Armure d’encre

Voilà ma contribution à ce Ray’s Day 2017. Il s’agit d’un texte que j’ai écrit il y a maintenant près de 2 ans, laissé de côté pendant des mois plusieurs fois, relu, corrigé, abandonné, re-corrigé… Cette nouvelle fantastique a fini par donner son nom à ce blog, si ce n’est l’inverse. Le texte intégral est disponible ci-dessous, mais peut-être un peu à lire sur le blog. J’en ai donc également fait un epub (le tout premier que je fais moi-même, soyez indulgents!).

Bonne lecture!


Oh non pas le réveil. Pas encore, il me semble que je viens à peine de vivre cette même scène. C’était hier, déjà. Le réveil sonne ; le devoir m’appelle. Je me suis à peine couché, je n’ai dormi quelques minutes. Une impression. Et surtout, je n’ai aucune envie de me lever et d’aller bosser. En plus j’ai réunion au sommet dans la matinée et il me faut bien une heure en raquettes pour y arriver, même à vive allure. SI je veux y être à l’heure, va falloir que je m’y mette. Il me reste juste le temps de prendre une douche. Je jette un coup d’œil à la moitié vide du lit à ma gauche. Cyrielle n’est pas encore rentrée du boulot. Avec un peu de chance on va juste se croiser avant mon départ, comme hier soir, avant le sien. C’est ça notre quotidien, un bisou entre deux portes deux fois par jour. Je hais quand elle fait ses gardes de nuit.

«  – Allez, Hervé, debout! », je tente de me motiver, un échec.

Je me traîne hors du lit. Je sors de la chambre en m’étirant la mâchoire et j’allume la machine à café dans le couloir qui nous sert de cuisine entre la pièce où je dormais paisiblement il y a encore quelques instants et la salle de bain où je me rends pour prendre une bonne douche bien chaude dans quelques instants. Quelque chose me perturbe, mais je ne saurais dire quoi. J’ai souvent les idées un peu floues avant le café matinal. Le froid du sol de la salle de bains me glace les pieds, je me réfugie sur le tapis. Je ferme bien la porte pour garder la chaleur et l’humidité à l’intérieur. Je dois m’y reprendre à trois fois, elle est tellement gondolée que je dois m’appuyer de tout mon poids pour réussir à la fermer. Puis je me dépêche de sauter dans la douche pour me réchauffer un peu. 

Une fois terminé, j’ouvre le rideau. Et il fait super froid ! J’étais pourtant certain d’avoir pris la peine de fermer la porte. Je tourne la tête ; la porte de la salle de bain a dû se rouvrir. Saleté de porte ! On dirait même qu’il n’y a plus de porte. Je me penche pour regarder dans l’encadrement, un peu trop même et j’en glisse dans la baignoire – arrachant au passage le vieux rideau de douche moisi en m’y accrochant pour tenter de reprendre mon équilibre. 

J’aurais jamais dû me lever. Saleté de journée. Je reste un instant là, les fesses nues au fond de la baignoire, les genoux au niveau de la tête et les pieds qui dépassent du rebord. J’aurais pu mourir. Je me force à reprendre un peu mes esprits, il ne me reste que peu de temps pour me préparer. En plus je ne sais pas où j’ai bien pu mettre ces fichues raquettes !

Moi qui ne suis pas très souple, je me débrouille non sans peine pour sortir de là, et me dépêche de m’enrouler dans la première serviette qui me tombe sous la main. Puis je relève la tête pour vérifier si j’ai bien vu tout à l’heure. Effectivement. La porte n’est pas seulement ouverte, il n’y a plus de porte.

Mais surtout, juste à l’extérieur de la salle de bain, il y a mon ex.

« – Émilie! Qu’est-ce que tu fais ici? »

Qu’est-ce qu’elle pouvait bien faire là ? Et surtout comment avait-elle fait pour entrer chez moi? Et où était passé la porte de ma salle de bain ? Tant de questions sans réponse.

Quand on vivait ensemble avec Émilie, on habitait l’appartement sous les combles de la maison de ses parents. Jamais elle n’avait eu la clé d’ici, d’ailleurs jamais elle n’avait mis les pieds ici avant aujourd’hui. Je ne l’ai même jamais revue depuis ce jour où elle m’avait lancé en guise de baiser d’adieu un pot de fleur, le dernier cadeau que je lui aie offert, dans la figure. Notre histoire s’était terminée par quelques points de suture. J’étais revenu chercher mes affaires en douce quelques jours plus tard, quand je la savais absente.

« – Émilie? », je répète.

Elle reste plantée là, dans l’encadrement de la porte, sans rien dire, sans bouger. Elle me fixe avec un regard noir comme je n’en avais jamais vu sur son visage, pas même le jour du pot de fleur. Pire que la fois où j’avais mangé le dernier flan au chocolat alors que je savais pertinemment qu’elle le gardait pour le vendredi soir en rentrant du boulot, histoire de savourer la fin de la semaine tranquillement allongée sur le canapé. Pour certains, c’était la bière, pour d’autres, un flan au chocolat. Je ne juge pas. Enfin peut-être un peu.

« – On peut discuter si tu veux, j’ai allumé la machine à café. »

Pas de réponse.

« – …Tu veux un café? »

Pas de réponse.

«  – Ou tu peux juste rester là à me fixer méchamment. Par contre, est-ce que tu as vraiment besoin de moi pour ça? Parce que je suis un peu à la bourre là, réunion au sommet. Et je sais même pas où sont rangées mes raquettes. Je sais même pas si j’en ai, d’ailleurs. Donc, est-ce qu’on peut imaginer que moi je vais boire un café à la cuisine et que toi, tu restes là à fixer … à fixer le vide? Ou mieux encore! Moi, je vais boire un café et toi, puisque tu n’as visiblement rien à me dire, que dirais-tu de … de rentrer chez toi par exemple? »

Je m’approche d’Émilie qui bloque la porte de la salle de bain et je tends ma main droite pour la prendre par le bras et la guider vers la sortie de l’appartement. Au moment où j’approche ma main de son poignet gauche, elle dévoile son autre main jusque-là restée cachée derrière son dos. Elle tient un bâton en bois, de ceux qu’on utilise à l’haikido. Je fais un pas en arrière, surpris. Et heureusement, sinon le bâton s’écrasait sur ma figure. Comme le pot de fleur il y a un an. Elle m’a attaqué avec une telle rage. Quelle force et quelle rapidité ! Je n’ai pas le temps de réaliser ce qu’il se passe que déjà elle lance le second assaut. Je me jette sur le côté pour l’éviter, et manque de passer à nouveau dans la baignoire de justesse. Je me retrouve à terre sur le tapis de bain. Émilie a mis toute sa force dans la frappe qui l’a entraînée vers l’intérieur de la salle de bain. Elle se trouve maintenant entre l’évier et moi. Le bâton a terminé sa course dans le miroir de la pharmacie, brisant son reflet en des dizaines de morceaux coupants qui se dispersent sur le sol. Je peux à présent accéder à la porte – enfin à l’ouverture. À peine cette idée m’effleure-t-elle l’esprit que je vois qu’Émilie lève le bâton au-dessus de sa tête avec ses deux mains. Elle ressemble à un samurai, prête à pourfendre l’air à nouveau pour terrasser son ennemi. Moi. Je suis à terre et tenter de me relever me prendrait trop de temps. Je rampe donc pitoyablement, dans un dernier espoir d’échapper à un coup qui pourrait être fatal.

Je tourne à présent le dos à Émilie. Je ne sens pas le bâton frapper ma tête. Je suis probablement déjà mort. Je me retourne et je vois Émilie verser en arrière, dans une scène que je vis au ralenti. Elle se tenait sur le tapis de bain que j’ai involontairement tiré en rampant. Sa tête heurte le rebord de l’évier dans un bruit sourd qui résonne pour laisser place à un silence qui termine de glacer l’atmosphère de la pièce.

Il y a du sang partout sur les morceaux de verre qui jonchent le sol. Un massacre. Pire que quand je me suis ouvert la main en ouvrant une boîte de conserve. Je recule à quatre pattes jusqu’à appuyer mon dos et ma tête contre le mur du couloir. Je passe ma main dans ma barbe, je l’ai échappée belle. Je peine à réaliser. Émilie ne bouge plus. Non seulement Émilie est morte, mais je l’ai tuée. Comment vais-je bien pouvoir expliquer ce qu’il vient de se passer aux parents d’Émilie? C’est la première question qui me vient à l’esprit. Je ferme les yeux que je sens s’emplir de larmes.

Je les ouvre quelques instants plus tard, quand la sonnerie de mon réveil retentit. Je suis dans mon lit en sueur. Cyrielle est allongée à côté de moi. Elle se lève tous les matins à l’heure à laquelle je pars au travail, puis part bosser sur sa thèse au nom a rallonge « que personne ne lira jamais sauf ceux qui n’ont pas le choix » plaisante-t-elle toujours. Cyrielle infirmière, c’était bien la seule chose plaisante de ce rêve dans lequel je ne saurais dire si la chose la plus étrange est le fait que mon ex essaie de m’assassiner avec une force surhumaine armée d’un bâton d’art martiaux ou le fait que je me rendais au travail en raquette. Moi qui ai horreur des sports de neige.

« – C’est quoi ce fantasme? Ça te suffit pas d’avoir une archéologue à la maison? Je te signalerais que je suis la version féminine d’Indiana Jones et par conséquent le summum du sexy! J’étais canon au moins en infirmière?

– Je sais pas, t’étais pas là. Tu bossais de nuit et j’aimais pas ça. C’est tout ce qui s’est passé. »

Ça et le fait que mon ex essayait de me buter. Mais ça, je l’ai pas dit. On ne parlait pas vraiment de nos exs, Cyrielle et moi et j’aimais bien ça. On avait croisé un mec avec qui elle était sortie une fois, un vrai viking avec son mètre quatre-vingt-dix, ses larges épaules, ses yeux bleus perçants et ses longs cheveux blonds. Pour en rajouter une couche voyant que j’étais de toute évidence mal a l’aise il m’avait broyé la main en me saluant avec un sourire en coin.

Non, décidément, j’aimais autant ne pas rencontrer les autres. Il m’avait fallu des semaines pour me remettre de cette rencontre avec la douleur à la main qui me le rappelait en permanence. Mais je sais très bien pourquoi je rêve d’Émilie. J’ai peur qu’elles se rencontrent, toutes les deux. J’essaie de repousser le plus possible le moment où j’en parlerai à Cyrielle, mais nous sommes invités à l’anniversaire des 30 ans de Lucien.

Ça elle le sait. Je m’en serais bien réjoui de cette soirée. Seulement, je venais d’apprendre qu’un des amis de Lucien viendrait avec sa nouvelle copine, qui n’était autre qu’Émilie! Elle et moi on avait peu d’amis en commun. J’avais arrêté de voir ses amis quand on s’était séparé et elle avait naturellement cessé de voir les miens à ce moment-là. On ne s’était donc plus revu depuis et ça m’arrangeait bien. Et j’imaginais qu’elle aussi. La revoir maintenant, c’était confronter ce que l’on était devenu chacun de notre côté, et affronter qui j’étais au moment de notre rupture il y a un an. J’ai beaucoup changé, plus que je ne l’aurais imaginé possible à cette époque-là. À devoir toujours rassurer Émilie, j’en avais perdu confiance en moi. Aujourd’hui tout est plus facile. Je me sens plus libre, capable d’assumer mes choix. Je n’ai pas besoin de me justifier en permanence, et ça, ça change tout. En repensant à elle, je vois mes angoisses revenir. Est-ce que je suis à la hauteur, est-ce que j’ai fait les bons choix?

Le soir, je peine à trouver le sommeil. Je réfléchis trop, le moi d’il y a un an n’a décidément pas disparu, il refait surface alors que je croyais l’avoir laissé loin derrière moi. Émilie aussi, je pensais m’en être débarrassé. Le cauchemar de la nuit précédente me hante, et je suis submergé par ces pensées. Je finis tout de même par m’endormir. La nuit est agitée. Je me réveille plusieurs fois, craignant chaque fois de me retrouver dans ce même cauchemar. La peur que j’ai ressenti la nuit précédente déteint sur le monde réel. J’ai la gorge sèche, je transpire, j’ai soif mais je n’ose pas quitter mon lit de peur de ce que je pourrais trouver en route. Je ne distingue plus le rêve de la réalité. Chaque fois que j’ouvre les yeux, je regarde instinctivement à mes côtés. Cyrielle est toujours là, endormie.

Puis le réveil sonne, je suis crevé et je snooze une fois, deux fois, trois fois. La quatrième est celle de trop.

J’ai à peine fermé les yeux et quand je les rouvre, Émilie est là, au pied du lit, avec le même regard. Cette fois je suis conscient de rêver, mais j’ai beau tout essayer, je suis incapable de me réveiller. Avant que je ne puisse faire ou dire quoi que ce soit, Émilie lève sa main droite au niveau de son épaule. Et elle sourit. Elle fait tourner entre ses doigts une petite dague et je remarque aussi qu’elle porte des protections en cuir sur le torse, les bras et les jambes cette fois. Mais d’où elle sort tout ça ? Elle se jette sur le lit et plante la dague dans le matelas, là où se trouvaient un instant auparavant mon entrejambe. J’ai juste eu le réflexe vital de remonter de quelques centimètres salvateurs.

« – Pas loin, je soupire. »

Avant qu’elle n’ait le temps de retirer la dague, je prends appui sur mes mains et me déplace sur le côté afin de sortir du lit ou je suis en position de faiblesse et au passage, j’assène un violent coup de genou dans le visage d’Émilie. J’ai réussi à me lever. Je me retourne aussitôt pour être face à mon adversaire que j’imagine à terre dégoulinant de sang. En la voyant, j’ai un geste de recul. Son visage est bel et bien couvert de sang, on aperçoit même une partie de l’intérieur de son crâne. Je n’y suis pas allé de main morte – enfin, de genou mort. Mais elle se tient debout face à moi, prête à en découdre, la dague à nouveau à la main. J’admire sa détermination. Et je me retiens très fortement de vomir à la vue de sa cervelle à l’air. Elle repart à l’assaut, comme si de rien n’était, lacérant l’air à coup répétés de dague de droite à gauche et de gauche à droite, acculé, sans défense, je ne peux que reculer. Je me retrouve vite dos au mur, Émilie se rapproche furieusement, tranchant toujours l’air qui nous sépare. Je vois la dague se rapprocher de plus en plus de mon visage. 

Et soudain j’y repense. Après tout, ce n’est qu’un rêve. Je n’arrive pas à me réveiller, et la pire chose qui puisse m’arriver, c’est de mourir. Mais ce n’est qu’un rêve, cette phrase sonne comme une révélation. Peut-être faut-il que je la stoppe. La nuit dernière, après que sa tête a violemment heurté l’évier, elle est morte sur le coup et je me suis réveillé quelques instants plus tard.

Qu’est-ce que je risque à tenter quelque chose? Au pire je meure dans d’atroces souffrances, que j’oublierai à mon réveil. Au mieux, j’arrive à prendre le contrôle de la situation et je peux me réveiller.

Décidé, j’avance mon bras et à ma grande surprise, je réussis à immobiliser le poignet droit d’Émilie. Son visage se déforme de rage, ce qui m’emplit de fierté. De toute ses forces, elle continue d’appuyer sur mon bras, essayant de planter la dague dans mon ventre. J’arrive à la contenir.

« – Alors, tu fais moins la maligne maintenant! », je commence à me vanter

Puis je me rappelle que dans les films, celui qui fait le malin en se la pétant au lieu de mettre fin au combat finit généralement par se faire prendre à son propre jeu. Je me ravise me disant que si je continue sur cette voie, c’est mon crâne qui va finir en bouillie.

Je concentre toutes mes forces sur mon bras, j’éloigne la dague de plus en plus de moi pour la rapprocher d’Émilie. Dans un geste brusque qui la surprend, je réussis à retourner la lame contre Émilie. Je vois passer une violente douleur dans ses yeux écarquillés, elle ouvre grand la bouche comme pour tenter de respirer, une dernière fois. Une larme coule sur sa joue, son corps se relâche et tombe d’un coup en arrière. Elle gît inerte, son sang se répandant sur la moquette beige. 

J’aurais aimé me sentir triomphant, je venais de mettre à terre cette furie. Et cette fois, ce n’est pas grâce à une maladresse pathétique de ma part, mais uniquement grâce à ma force et à ma détermination. J’ai même transpercé sa ridicule armure de cuir! Mais je me sens juste mal. J’ai tué mon ex. Deux nuits de suite. Ça commence à faire beaucoup. Je vais me sentir coupable quand je la reverrai. Je me rends compte que je serre toujours aussi fort l’arme du crime qui est restée dans ma main. Je m’en débarrasse comme un tueur qui rejette sa culpabilité, en la jetant à terre où elle résonne en tombant comme si le sol avait été fait de métal. Et je ne peux nier, c’est bien moi qui l’ai tuée. Mes mains ensanglantées le prouvent, en baissant les yeux, je vois que j’ai même du sang plein le torse. Je veux m’essuyer, mais je ne fais que rajouter du sang sur mon t-shirt avec mes mains. Je regarde mes mains, elles tremblent, je suis incapable de me calmer.

C’est fini, alors pourquoi le rêve ne s’arrête-t-il pas? Je ne peux m’empêcher d’imaginer que ce n’était pas réellement un rêve. Et si ça s’était passé dans la réalité ? Je vais devoir expliquer à tout le monde que je l’ai tué parce que je pensais que je rêvais, que ça s’était déjà passé et que je l’avais déjà tuée la veille – préméditation, bravo! Je n’améliore décidément pas mon cas. Alors je décide de faire la seule chose sensée à faire dans ce genre de situation. Je décide de m’asseoir et d’attendre. J’appuie mon dos contre le mur comme la veille et ferme les yeux, je me réveillerai dans quelques instants, ou je resterai dans cette position jusqu’au retour de Cyrielle, qu’elle sache l’acte immonde je viens de commettre. Je suis en train de m’asseoir quand soudain je reçoit un énorme pot de fleur sur le coin de la tête. Émilie était-elle revenue à la vie? Et elle m’attaque à coup de pot de fleur cette fois ?

Je me réveille d’un coup, c’est Cyrielle qui m’a donné un coup de coude dans la tronche en bougeant dans son sommeil, ça lui arrive de temps en temps et cette nuit, ça ne pouvait pas tomber mieux! Je l’aurais bien embrassée pour la remercier, mais je ne tenais pas à la réveiller ni à lui expliquer mon geste, et tout le cauchemar. Je ne voulais pas qu’elle sache que je butais mon ex toutes les nuits ou lui expliquer pourquoi je faisais ce rêve. Je ne tiens pas non plus à inventer un faux cauchemar, ne pas lui dire toute la vérité comme je l’avais fait la veille, j’en était capable, mais je ne pense pas que j’aurais réussi à lui mentir à ce sujet. Je n’irai pas jusqu’à dire que je ne mens jamais. Je suis prêt à mentir sur certains trucs, évidemment, et je le fais régulièrement, même très régulièrement, on ne va pas se mentir. Mais pas à ce sujet.

Je laisse donc Cyrielle dormir tranquillement. Je me lève en espérant que mes rêves ne sont pas prémonitoires. Je ne suis pas fait pour la prison.

J’essaie de me lever le plus discrètement possible, mais je me tape le petit orteil sur le coin de ma table de nuit et lâche quelques gros mots qui ne manquent pas de réveiller Cyrielle.

« – Alors, t’as encore rêvé que j’étais infirmière ? Ou n’importe quel autre fantasme beaucoup trop commun ? Ou quelque chose de plus inavouable ? Oh mon dieu ! Tu m’as trompée dans ton sommeil ? Si c’est le cas, c’est fini entre nous ! »

Je reste silencieux un instant. J’hésite à lui dire de quoi il s’agissait dans mon rêve. Elle prend mon silence pour de la culpabilité et ajoute :

« – T’inquiète pas, si tu savais combien de fois je t’ai déjà trompé avec Indiana Jones ! Fais pas cette tête ! 

– Non, c’est pas ça. C’était Émilie, cette …

– QUOI ? Tu m’as trompée avec ton ex ? T’es un mec hyper malsain.

– Mais non ! En plus, c’est elle que j’ai trompée avec toi, tu te rappelles ? En fait, ça fait deux nuits qu’elle essaie de me tuer dans mes rêves. Et que je la bute.

– Ah ouais, carrément ! T’es un vrai malade en fait. C’est ça qui te fait fantasmer, toi ? »

Je lui lance le regard le plus méchant dont je suis capable – quelque chose entre le lapin nain et le pingouin – puis je prends une grande inspiration et je me lance.

« – Elle sera présente à la fête ce soir, je savais pas trop comment te le dire.

– Je sais, Lucien me l’a déjà dit. J’attendais que tu m’en parles.

– Sérieux ! Moi qui stresse depuis des jours pour ça ! Je suis hyper mal à l’aise de la revoir. Tu comprends ?

– Rapport au fait que tu l’as trompée avec moi ?

– Rapport à ça, oui. Franchement, j’espérais ne jamais la revoir. On s’est jamais reparlé. Et même quand on s’est quitté, on n’a pas vraiment discuté. Je l’ai trompée, elle m’a balancé un pot de fleur et j’ai emménagé avec toi.

– Tu veux mon sabre laser en plastoc ? Pour le grand affrontement final ?

– Très drôle. Tu crois que je suis un gros salaud ?

– Sûrement. Le fait que t’aies pas hésité à quitter ton ex pour moi, ça m’a plu. Si tu l’avais pas fait, je serais pas restée là à t’attendre. Ça prouvait que tu savais ce que tu voulais. Je sais que ça s’est passé parce qu’entre elle et toi c’était déjà fini depuis longtemps sans que vous n’osiez vous l’avouer.

– T’as raison. Sans ça, j’aurais probablement pas eu les couilles de la quitter. Je restais avec elle parce que j’espérais toujours que ça redeviendrait comme quand on était complice. Et parce que si je la quittais, je reverrais plus sa famille avec qui je m’entendais super bien. En plus j’habitais sous leur toit, donc je devais me retrouver un nouvel appart’. Et avec le marché de l’immobilier et mon job pourri, c’était pas gagné. En fait je restais avec elle parce que j’avais la flemme. Putain, c’est pathétique !

– Bon, je vais y aller, je profite de partir plus tôt maintenant que tu m’as réveillée. On se voit ce soir. Ah, et si tu veux pas faire de cauchemar, tu peux t’occuper en faisant le ménage cet après-midi !

– Sérieusement ? C’est quasiment propre, là !

– D’ailleurs, si tu le fais pas, c’est peut-être moi qui essaierai de te tuer la prochaine fois. Et ce ne sera pas qu’un simple cauchemar. »

Elle me menace du regard puis éclate de rire avant d’ajouter,

« – Allez, bonne journée ! Amuse-toi bien au boulot !

– Très drôle. »

Je rentre du travail et soupire en déposant mes clés sur le vieux guéridon de l’entrée. Saleté de journée. Pas tant au niveau du travail, rien de très stimulant, surtout de la paperasse, mais je suis bien content que ce soir terminé. J’étais toute la journée dans une sorte de bulle, crevé comme si je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. J’avais dû tellement me crisper pendant mon sommeil que j’en avais des courbatures comme si j’avais couru 10km – du moins, c’est ce que j’imagine que l’on ressent quand on a couru 10km. Mais je ne le saurai certainement jamais. J’étais tellement sur les nerfs que je sursautais au moindre bruit. J’avais la tête ailleurs à tel point que je n’entendais pas mes collègues arriver vers mon bureau et m’adresser la parole, comme si j’avais un casque sur la tête. Ils finissaient par hurler « Hervé! ALLÔ, ICI LA TERRE! », ce qui me faisait sursauter et ils pouffaient tous de rire, quel humour de merde. Autant dire qu’ils en ont bien profité et que chacun leur tour ils sont venus me demander des trucs qu’ils auraient facilement pu chercher ailleurs rien que parce que ça les faisait marrer. La journée s’est d’ailleurs terminée sur ce même gag quand j’ai décidé que c’était la fois de trop et que je me suis barré en claquant la porte dans une sortie que je qualifierais de magistrale. 

Malheureusement j’avais oublié mon parapluie dans le bureau et il pleuvait des cordes. J’ai choisi d’être trempé plutôt que de perdre le peu de dignité qu’il me restait en retournant le chercher. Résultat, je suis gelé et trempé. J’enlève vite mon déguisement de travail dégoulinant pour enfiler des fringues confortables. J’ai sauté la pause de midi pour profiter d’un moment de répit seul au bureau et pouvoir rentrer plus tôt à la maison, il n’est que 15h, il me reste du temps avant que Cyrielle ne rentre. Je décide de profiter de ces quelques heures pour faire la seule chose dont je suis capable ; m’abrutir devant la télé. Je m’allonge sur le canapé, enclenche la télé et cherche l’émission qui me demandera le moins de cerveau possible. J’ai vraiment très envie de faire une sieste, mais je sais pertinemment ce qui m’attend si je venais à fermer les yeux. Je ne me ferai pas avoir, pas deux fois. Enfin, pas trois. J’aime vivre dangereusement, mais quand même. Enfin, dangereusement, tout ça parce qu’une fois avec Lucien, on a fait du camping dans une forêt où paraît-il vivait un ours. En réalité, l’animal le plus dangereux qu’on aurait pu y trouver était un renard et la forêt se trouvait à 5 minutes de là où j’habitais à l’époque. On y était même allés en voiture parce qu’on avait la flemme de porter nos sacs à dos. D’ailleurs le lendemain matin, on arrivait pas à allumer notre réchaud à gaz et on avait fini par prendre notre petit déjeuner dans le café qui se trouvait entre la forêt et chez moi. On avait passé 5 heures à tout casser dans cette forêt, soit beaucoup moins que ce qu’on pouvait y passer quand on était gosses et que nos parents ne savaient plus comment faire pour nous en faire sortir tellement on s’amusait.

Non, le danger, c’était pas pour moi, du moins pas dans la vraie vie. Mais de toute manière, ce n’était qu’un rêve. Un peu flippant, mais juste un rêve. Finalement, je crois que j’étais bien décidé à m’endormir pour lui montrer une bonne fois pour toutes de quel bois je me chauffe. Déjà par deux fois je m’en suis débarrassé, je commence à m’enorgueillir. Je décide d’attendre sur le canapé que le sommeil viennent à moi. Je suis fatigué, je vais bien m’endormir. J’imagine toutes les manières dont je peux bien me débarrasser d’elle cette fois. D’ailleurs j’aimerais bien avoir une arme moi aussi, c’est toujours elle qui en a une ! Pas un sabre laser, quelque chose de costaud. Peut-être que si je m’imagine l’arme que j’aimerais, je pourrai y penser dans mon rêve et elle apparaîtra dans ma main, comme par magie. Un peu comme « Accio éclair de feu ! » Bon, un balai, c’est pas une arme, moi je veux un truc bien balèze, un truc viril qui a l’air hyper lourd et qui impressionne mais que je pourrais soulever comme une plume. Je visualise une épée, noire, dont émanerait une aura ténébreuse qui ferait trembler mes ennemis.

Le temps passe. Et je ne m’endors pas. Je me lasse de ce petit jeu et je continue à regarder la télé. En plein après-midi il y a plein de téléfilms allemands mal doublés avec des histoires d’amour qui se terminent de manière aussi inattendues qu’un film de Noël en période de Noël.

Une femme à qui tout réussit qui vivait dans une grande ville et qui se retrouve coincée par une tempête de neige dans son village natal où elle n’était pas revenue depuis 15 ans. Il y a tellement de neige que les habitants se déplacent en raquette. Elle y croise un garçon avec qui elle ne s’entendait pas à l’époque du lycée et qui a toujours vécu là, c’est – évidemment – lui le garagiste du village qui attend qu’on lui livre des pièces pour réparer sa voiture à elle. Mais il faut pour cela attendre la fin de la tempête.

Pas vraiment besoin de regarder le film pour imaginer qu’ils finiront ensemble, qu’elle reviendra vivre ici et qu’elle ouvrira sa propre boutique de décoration florale, son rêve d’enfance. Barbant. Je regarde tout de même pour voir si j’ai bien deviné la fin. Qui sait, je pourrais être surpris. Et si la morale de l’histoire était ailleurs? Et si elle était lesbienne? Et si elle repartait dans sa grande ville parce qu’elle y était heureuse? Mais si elle rentrait, ce serait sûrement pour mieux revenir quelques semaines plus tard une fois qu’elle se serait rendue compte de son erreur. Elle irait sonner à la porte du garagiste pour lui faire une déclaration enflammée.

La sonnette retentit. Je me lève d’un bond, tiré de mes rêveries et me dirige vers l’entrée. Je tourne la poignée et tire la porte sans même regarder par le judas.

Oh non.

Pas encore.

J’ai dû m’endormir en regardant la télé. Parce que si j’étais éveillé, d’abord jamais je n’aurais ouvert la porte sans regarder par le judas alors que je n’attends personne, je suis bien trop méfiant. Et en plus je ne pense pas que derrière la porte, j’aurais pu trouver Émilie. Enfin, Émilie, c’est peu probable, mais pas impossible. Par contre, Émilie dans une armure médiévale sortie tout droit d’un film d’heroic fantasy, une épée de plusieurs kilos dans une main et un bouclier dans l’autre, non je pense pas.

La tâche s’annonce compliquée. Cette fois, je me dis que c’en est fini, c’est moi qui vais y passer. Finalement, c’était peut-être ça l’issue. Après deux fois où elle succombe et que tout recommence. C’est comme ça que ça doit finir, j’aurais dû le comprendre plus tôt. Elle me fixe par la visière ouverte de son casque. Je commence à m’habituer à ce regard. J’ouvre grand la porte et m’écarte pour lui laisser le passage libre. Elle ne semble pas pressée de s’en prendre à moi aujourd’hui. Elle entre et effectue un arc de cercle autour de moi en me gardant à l’œil en permanence.

Je me rappelle que je me suis préparé une arme. À ce moment-là je ris intérieurement en me souvenant que Cyrielle m’a proposé son sabre laser en plastique. Je regarde ma main, je tiens un sabre laser en plastique. Je me concentre sur mon arme de tout à l’heure, celle qui terrifie quiconque tente de m’affronter. Il n’y a rien à faire, je suis toujours équipé d’un bête sabre en plastique.

Je lève les yeux vers Émilie. À la main, elle porte maintenant l’arme que je m’étais imaginé. Et elle est vachement impressionnante, cette épée ! S’il y a un domaine dans lequel je suis doué, c’est bien l’imagination.

« – Tu veux pas échanger ? Regarde le mien, il fait de la lumière verte quand on appuie sur un bouton et un son de sabre laser avec l’autre bouton », dis-je mêlant l’exemple à la parole, vziooou.

Je venais de lui fournir une arme qui la rendait invincible! Bravo Hervé, bien joué!

« – Si tu veux en finir, vas-y! », je la défie.

Elle serre un peu plus fort l’épée dévastatrice dans sa main et se jette sur moi. Je suis bien décidé à la laisser me vaincre, mais dans un instinct de survie, je fais un pas de côté. J’avais créé l’épée pour qu’elle soit légère pour moi mais terriblement lourde pour n’importe qui d’autre afin qu’on ne puisse pas me la dérober. Je suis tellement malin. Émilie est entraînée par le poids de l’épée et trébuche. Il lui faudra bien quelque secondes entre chaque assaut. Je décide d’en profiter pour faire ce qui me semble le plus approprié dans un duel à mort duquel je n’ai aucune chance de sortir vainqueur et j’engage donc la conversation.

« – Émilie, je sais que ça s’est mal terminé entre nous. En même temps, il faut avouer que ça n’allait pas depuis longtemps. Tu me retenais en arrière et j’avais besoin d’avancer… »
Je pense que je l’ai vexée. Je suis vraiment pas doué pour ça ! Je vais retenir le conseil de Cyrielle et éviter d’aborder le fait que je restais avec elle par flemme. Elle se jette sur moi à nouveau. Je vois la lame passer près de mon visage, Émilie est à nouveau déséquilibrée par la lame et tombe sur le côté. Je me touche la joue, du sang. Pour la première fois, c’est le mien qui coule. Elle m’a légèrement ouvert le visage.
« – Bon, OK. Peu importe à quel point ça allait mal entre nous, c’était pas une raison pour te tromper, on est bien d’accord. »

Soudain, elle se relève et cherche autour d’elle; son épée a disparu, évaporée dans un nuage noir.

Et si…

« – En plus je suis parti comme un voleur, », je continue. « Je t’ai jamais vraiment dit ce que je ressentais, pourquoi j’étais plus bien avec toi. J’aurais dû t’en parler et j’ai préféré prendre la fuite avec une autre. »

Cette fois c’est son bouclier qui s’envole.

« – C’était lâche et je le regrette sincèrement. Je regrette la manière dont j’ai agit. Mais pas de t’avoir quittée pour Cyrielle. Peut-être que moi aussi je te retenais en arrière, j’en sais rien. Je me suis jamais posé la question. Je n’ai vraiment pensé qu’à moi. »

Dans un dernier nuage sombre, c’est son armure entière qui s’efface. Elle est à présent entièrement nue dans l’entrée. Elle est arrivée invincible et maintenant elle ne me fait plus peur. Je sens que si je continue, je peux facilement la faire mettre un genou à terre et lui trancher la tête, mais ce n’est pas ce que je veux. Je lui laisse un dernier rempart; le tatouage qui lui recouvre le bras, son armure d’encre. Son regard n’est plus terrifiant. Il n’a pas changé, mais il ne me fait plus peur. Calmement, elle se retourne et disparaît par la porte qui était restée ouverte.

Et je reste planté là. Seul, avec mon sabre en plastique à la main.

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